Ce qui se trouve devant vos yeux tend à devenir un pur chef-d’œuvre de la spontanéité. Forgé dans l’authentique à la naturaliste et bien sûr résolument moderne. Pas de chichi ni de chochottes. C’est un journal qui sentira la pollution, la crasse, le carton pourri et l’horloge parlante. Concret jusque dans ses supports les plus immédiats. Sincère jusque dans ses ratures les plus laides. Mal écrit parce qu’écrit dans le métro. Du pur style Armand Terayama, grand investigateur des instants vides que je me plais à bourrer de mes ordonnées dérèglements des sens. Jouissance ultime que je goûte, de pouvoir conquérir ces feuilles blanches de liberté et les ternir de mes noirceurs déséquilibrées. Allelouiah.

Samedi 18 juin 2005

Je suis heureux de mettre une conclusion à ce journal.

Tant de choses ont changées depuis un an. Depuis que j’ai fait l’armée et que, pour la première fois, je me suis levé pour prendre ma vie en main.

Quand je regarde le chemin parcouru depuis, cela ne peut que me donner espoir. Tant de choses ont changées en fait depuis que j’ai arrêté d’écrire pour les poupées urbaines que plus rien n’est d’actualité.

Toutes ces pages ne sont plus maintenant que le témoignage d’avant.

Ce que j’étais dans le souvenir et l’attente de Paloma, avant qu’elle ne revienne à Paris tomber amoureuse d’un de mes amis, et m’apprenne, sans le vouloir, à accepter à ne plus avoir besoin de ce souvenir désincarné.

Ce que j’étais dans l’absence de cadre professionnel équilibrant, avant que je travaille dans une société  de production et que je reprenne des études dans le cinéma.

Ce que j’étais habitant chez mes parents, avant que je prenne enfin mon appartement à Paris pour y avoir l’impression de n’avoir encore rien vécu.

Ce que j’étais dans la solitude et le manque, avant que je ne connaisse Charlotte et que nous vivions notre histoire d’amour.

Ce que j’étais dans la douleur physique d’avoir 22 ans et de n’avoir connu qu’une seule relation sexuelle, avant que Charlotte ne m’apprenne à faire l’amour.

Toute cette année, tout ce que j’ai appris, constituerait un journal à lui seul. Un autre journal dont l’histoire serait issu de celui-ci sans pour autant pouvoir en faire partie.

Un autre journal qui serait la conséquence naturelle du premier.

Un journal que je n’écrirais pas bien sûr. Un journal que je vis.

Par Terayama - Publié dans : poupées
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Vendredi 17 juin 2005

Il faut que j’en parle pour laisser une trace, au cas où cela se réaliserait.

En parler aussi avant qu’il ne soit trop tard. Si tant est qu’il puisse y avoir un trop tard.

Ça a commencé au début de cette année.

Par moment, j’ai eu l’impression d’avoir déjà vu l’instant que je vivais. Comme en rêve. Vous savez, comme quand l’action se fige pendant un fraction de seconde et que tout ce qui est lié à cet instant, le lieu, ce qu’on regarde, l’ambiance, son propre état d’esprit, ne nous était pas inconnu. Comme si on le reconnaissait parce qu’on l’avait déjà vu auparavant. Dans un rêve.

Il existe une explication très rationnelle à ce phénomène, et qui sûrement est vraie. cela se produit dans des périodes d’extrêmes fatigue. Cette fatigue entraîne un décalage entre le moment où nos sens nous envoie des informations au cerveau et le moment où le cerveau reçoit ces informations. Un décalage infime. D’une fraction de seconde. Qui donne cette impression de familier. Comme si on se rappelait soudain avoir déjà vu cet instant lors d’une nuit où des flashs de notre vie entière se seraient succédés. Une nuit, une seule, où l’intégralité de notre vie nous aurait été dévoilée. La nuit prémonitoire. La nuit dont seul notre inconscient se souviendrait et à partir de laquelle seraient influencés nos choix, nos décisions, nos intuitions. Comme si quelque chose en nous portait la conviction que c’est bien dans cette voie qu’il faut persévérer. Parce que c’est dans cette voie-là que cela va se passer.

Généralement, quand ces décalages dû au sommeil se produisent, ils durent le temps d’un instant. Un instant qui nous surprend, nous choque et nous déstabilise. Mais un instant qui passe.

Alors que depuis le début de l’année, quand ces phénomènes de déjà-vu arrivent, ils avaient des allures qui me donnaient l’impression que ce n’était pas seulement un retardement biologique.

Avec cette impression de déjà-vu, une atmosphère s’installait. Les réminiscences du rêve se prolongeaient plus que de droit. L’ambiance devenait chargée d’éléments nouveaux, d’informations absentes de l’instant présent. En plus du souvenir instantané de l’avoir déjà vécu en rêve, s’ajoute un sens implicite qui sous-tend ces images lorsqu’elles ont été vues dans ce rêve. Comme si des indices sur le futur m’étaient ainsi donnés.

Une fois, en octobre dernier, quand est arrivé ce phénomène, j’ai ressenti cette impression d’être au bon endroit, sur le bon chemin.

Une autre fois, vers février je crois, j’ai ressenti très fort la certitude d’un drame à venir. Comme si je l’avais toujours su.

Une autre fois encore, avec la réminiscence du rêve était lié une date, juin. Comme quoi ce qui s’annonçait de dramatique et qui devait être au moins une mort, devait arriver en juin.

Et la dernière, enfin, cette nouvelle information, comme une phrase, que quelqu’un devait mourir pour que quelqu’un d’autre puisse naître, ou plutôt, il me semble, que pour que l’autre puisse naître, il fallait que celui-ci meurt.

Et le mois de juin est commencé. Je voulais donc le raconter, par jeu. Dans le doute. Pour ne pas exclure que ces prémonitions puissent se réaliser et dire aux gens : Je le savais. Ou peut-être au-je l’air déjà ridicule devant un hypothétique lecteur juillettiste qui connaît la réponse. Q’importe. Nous ne sommes pas maître de grand chose.

Même si cette idée n’est que pure extrapolation, je lui trouve des airs mystique, poétiques et même métaphoriques qui sont loin de me déplaire.

Par Terayama - Publié dans : poupées
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Jeudi 16 juin 2005

C’est la nudité qui caractérise à la fois l’instant présent et ce que je vis avec Charlotte.

Je suis nu dans son lit. Charlotte m’a rendu mon corps. Elle m’a apporté la confirmation de ce que je pressentais si fort, rien de plus beau que le corps d’une femme. Rien de plus délicieux que de caresser des hanches. Rien de plus doux que de sentir ses doigts parcourir mon ventre. Je n’ai plus de complexe à être nu. Charlotte a fait parler mon corps. Elle lui a permis de s’exprimer. Elle lui a permis de s’exprimer. Elle lui a rendu sa place, m’offrant par la même un début d’unité.

Le concret de l’amour a fait son entrée. Le concret de l’amour, c’est sa bouche que je sens dans mon dos. Et je comprend que l’on ne peut parler d’amour qu’à partir du moment où celui-ci est partagé et consommé.

Sa main qui se balade le long de mon dos. Ma main qui conserve encore l’odeur de sa partie intime. Une érection qui se déclare. Chassant sans pour autant les renier les amours passés qui ne sont restés que rêve. Elle me montre à quel point Paloma a pu être idéalisée et figée par l’écriture.

La réalité d’aujourd’hui est tout autre. L’ironie du sort va même jusqu’à faire succomber Paloma pour un autre français que moi. C’est un autre français, ami de moi, présenté par mes soins, qui connaît la douce récompense de son amour. A moi les regrets. A moi l’impuissance de celui qui n’a pas réussi à se faire suffisamment aimer. A moi, les circonstances désavantageuses.

Ainsi soit-il.

Il me tarde de finir ces dernières pages afin de pouvoir me consacrer entièrement à tout ce que ma vie à de nouveau.

Par Terayama - Publié dans : poupées
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Mercredi 15 juin 2005

77

Paloma. C’est étrange de prononcer ton prénom. Prononcer ce prénom utilisé tant de fois pour parler de l’absente, de la désirée, alors que qu’à présent, tu es en face de moi.

Prononcer ce prénom. Le rendre matériel dans la parole, ce prénom si précieux, et en voir la correspondance concrète en face de moi. C’est surnaturel et extrême. Sans effort, sans aucune fausseté ni tricherie, tout reprend sa place « comme si on s’était quitté hier ». Rien ne s’est perdu.

Le futur pourra être ce qu’il veut, je m’en fous. Je suis dans l’instant présent tout entier. Nous reprenons le plaisir d’être ensemble et la découverte toujours plus loin de l’autre. Le destin nous avait obligé à faire une anecdotique pause. Notre amour a existé et, quoique ton esprit aie pris comme décision, existe encore. Tu m’en a offert aujourd’hui la confirmation : pendant trois semaines, il y a un an, nous nous sommes aimés.

Bien sûr, il y a l’autre, « lui », avec qui tu construis ta vie au Japon. Sûrement tu vivras ta vie avec lui. Sûrement à cause de lui pendant toute cette année à venir, tu te retiendras. Tu voudras te tenir au programme drastique que tu t’es fixé. Solitude, peine, sainteté, travail, et ce dans le but d’apprendre à devenir indépendante.

Peut-être que j’en ai trop soupé de la solitude, de l’abstinence et de la douleur. Peut-être que sans le savoir, je suis devenu indépendant. C’est pourquoi je ne vois vraiment rien d’attractif dans ce programme.

Peut-être est-ce vrai, que tu ressentes le besoin de vivre cela. Peut-être la fierté que tu éprouves à être exigeante avec toi-même aura raison de cette folie.

Mais malgré tout, continuera d’exister en toi ce lien qui te relie à moi.

Malgré tout, je continuerai à affirmer qu’il faut suivre son instinct. C’est de l’esprit que viennent les peurs et les restrictions. Un musicien communique et fait corps avec son instrument par le biais de son instinct. L’esprit ne vient pas s’interposer entre les deux.

Il doit en être de même pour les Hommes. Leurs instincts doit les mener à l’harmonie avec leurs vie. Tu ne pourras jamais totalement faire taire ton instinct. Ne serait-ce parce qu’après six heures passées ensemble, on a du mal à se dire au revoir. Ne serait-ce parce que comme tu l’as dit, je t’ouvre et tu te sens libre à l’intérieur.

Exactement ce que tu provoques en moi. Je m’ouvre à moi-même, au monde.

C’est ce qu’il y a de plus beau. C’est la trace que laisse l’autre. C’est la preuve que nous existons. C’est sans égal.

Par Terayama - Publié dans : poupées
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Mardi 14 juin 2005

76

Je savais qu’elle devait être à Paris depuis quelque jours, mais je l’avais oublié. J’étais totalement absorbé par ma nouvelle vie à laquelle je m’appliquais à participer au mieux. J’avais tellement pris l’habitude de devoir ne pas construire ma vie avec elle qu’elle avait bel et bien été mise en sourdine. A tel point que quand j’ai écouté ce message ce soir, je n’ai pas tout de suite reconnu son prénom :  Paloma. « Allo,…c’est Paloma. Je suis de retour à Paris. » quelqu’un est à Paris. Qui ça ? Et puis tout à coup cette surprise qui s’impose comme une vérité irréelle. Paloma est de retour. Elle revient dans ma vie. Une nouvelle dont je ne puis encore décider si elle est heureuse ou non. Le souvenir de cette attente refait surface. Ce désir installé depuis notre première séparation d’avoir enfin le temps. Et voilà qu’à partir d’aujourd’hui, nous avons un an. Aujourd’hui où je ne sais plus ce que je veux en faire de cette année. Et c’est tellement mieux ainsi. Arrivera ce qui doit arriver. Aujourd’hui où j’ai atteint l’indépendance,  Paloma rejoint ma vie où elle sera à jamais la bienvenue.

Je me remémore tout ce que ce prénom cache et je sens déjà ma deuxième moitié se compléter. Je me sens à nouveau plein et unifié. Peut-être est-ce moi qui aie fabriqué autour de Paloma un mythe de l’amour absolu et pur. Tout ces changements, ne serait-ce que la présence non loin de moi de celle qui s’appelle Paloma, me paraît si surnaturel qu’ils pourraient être des inventions de mon esprit. La réponse est pour bientôt.

Soudain, une pensée terrifiante m’envahit. Et si j’avais occulté l’arrivée de Paloma uniquement parce que je n’accepte pas sa réalité qui déchire le rêve que j’ai construit autour d’elle. Rêve largement développé par l’écriture. Et si j’étais et serais définitivement inapte à percevoir la réalité telle qu’elle est. Définitivement condamné à recevoir la vie à travers les verres déformant de mon imagination.

Si Paloma, par le biais de trois phrases laissées sur un répondeur, arrive à me faire entrevoir de telles réflexions, c’est que Paloma existe et que Paloma est bien Paloma. Paloma, celle. Celle qui sait me mettre en face de la réalité.

Par Terayama - Publié dans : poupées
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