Ce qui se trouve devant vos yeux tend à devenir un pur chef-d’œuvre de la spontanéité. Forgé dans l’authentique à la naturaliste et bien sûr résolument moderne. Pas de chichi ni de chochottes. C’est un journal qui sentira la pollution, la crasse, le carton pourri et l’horloge parlante. Concret jusque dans ses supports les plus immédiats. Sincère jusque dans ses ratures les plus laides. Mal écrit parce qu’écrit dans le métro. Du pur style Armand Terayama, grand investigateur des instants vides que je me plais à bourrer de mes ordonnées dérèglements des sens. Jouissance ultime que je goûte, de pouvoir conquérir ces feuilles blanches de liberté et les ternir de mes noirceurs déséquilibrées. Allelouiah.

Mardi 24 mai 2005

55

J’ai écouté le diable. Je me suis laissé tenté par sa douce voix. La pourriture s’est étendu déjà trop. Le négatif. Le laid. La désillusion. Tout ce sale et visqueux qui traîne le moindre être dans l’urine du cynisme. Fruit du tape à l’œil vulgaire de la télévision. Epoque désenchantée qui n’a plus que l’argent pour valeur. Est-ce vrai à ce point uniquement en 1999 où le compteur est plein jusqu’au vomissement ou cela est-il une question de nature humaine à laquelle on ne peut échapper ? Juste une question d’âge. Cet âge de la découverte tours aux limites repoussées de la perversion qui peut exister. Non, je ne veux pas. Je suis trop jeune pour laisser le diable entrer. Préservez-moi. Je veux retrouver un cocon étudiant. Là où on vous promet que la réussite existe et que vous pouvez en être capable. Je veux être capable de voir ceux que le diable n’a pas tenté parce qu’ils ont suffisamment de lumière brut en eux pour ne pas être atteint. Des phrases résonnent, dites par des gens importants que j’ai croisé auparavant : « vous êtes votre pire ennemi. », « la vie, c’est ce que tu en fais. », « il n’est rien de plus difficile que d’être heureux. Le malheur, c’est facile. », « l’école de la vie est la seule que tu ne peux pas sécher. », « je ne prends pas pour quelqu’un d’intelligent, je me prends pour un type qui se lève tout les matins dans la peau d’un con et qui a sa journée entière pour essayer d’en sortir. » Que Dieu existe ou pas, on a coutume de dire que celui-ci nous a donné le choix. Ce qui me rappelle une dernière phrase, après Rosine Margat, Maria, mon oncle, un ami d’ami citant Lamartine, Le Corbusier, qui est de Dolto : « Toute la question, c’est de refaire jour après jour le choix : est-ce que je garde mes valeurs ou bien est-ce que je me laisse aller à faire comme tout le monde ? » Est-ce qu’écrire nécessite l’entretien de la douleur ? je cherche à savoir par là si l’écriture de ce journal a un lien avec l’entrée en moi du diable. Pourquoi ne plus te consacrer qu’à la vie maintenant que celle-ci t’ouvre ses bras ? Pourquoi continuer à croire que tu n’en n’est pas digne et à vouloir te rendre détestable à elle ? Ou doit se faire le combat qui est le mien ? Dans quels lieux ? Avec qui ? A l’intérieur, avec moi. En Inde ou en Colombie britannique, je resterais toujours moi. La solution a été dite. Ca commence maintenant et tout les jours. J’ai rien d’autre à dire ici. Ces chapitres sont le reflet de quelqu’un qui n’ose pas vivre et qui se réfugie dans l’écriture sans pour autant y trouver la compensation nécessaire. Ce qui entraîne une frustration que plus grande. Ce qui creuse un fossé entre les deux qui ne devrait pas avoir lieux d’être. Ce qui ne fait qu’aggraver l’absence d’auto-reconnaissance nécessaire au bien-être et à l’équilibre. Où est le beau dans tout cela ? la lucidité, mon amie de toujours qui reste à mes cotés quelque soient les conditions, m’a tapé sur l’épaule pour me rappeler que j’avais beau faire semblant de m’en persuader, je n’étais pas réellement sincère avec moi-même. Je ne suis pas assez fort pour supporter la vérité ? Est-elle si inquiétante que je n’ose même pas vous la dire ? Y a-t-il une vérité ? Il y a la mienne, comme il y a celle de chacun de nous. Ceux qui sont beaux sont qui vivent leurs vérité.

Je m’engage solennellement, ici, aujourd’hui, devant témoins, en ce chapitre 56, à faire l’effort, jour après jour, années après années, de tendre vers le beau, de conserver l’exigence de ne pas me laisser aller à la facilité, et d’étendre au maximum et de manière concrète les limites de ce qu’il y a de positif en moi. Je reconnais qu’il me faudra de la volonté et du travail. Je suis conscient qu’il est vital de respecter à la lettre cet engagement faute de quoi il ne me sera plus possible de me regarder dans la glace sans avoir honte. Je fais ici acte de respect envers moi-même et envers autrui, acte d’idéalisme et d’espoir, de foi en l’homme et d’amour. Je déclare n’être actuellement pas en mesure de faire honneur à ces valeurs mais déclare attribuer à ces valeurs l’existence et en faire la finalité de ma vie.

 

 

                           

                        Armand Terayama

 

 (disait-il en essayant de se convaincre lui-même.

« La vraie vie est ailleurs » A. Rimbaud)
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Lundi 23 mai 2005

54

- As-tu des projets ?

- Non. ( à part celui de ressentir encore le plaisir de vivre.)

Ca n’a pas l’air de lui suffire comme réponse, ce simple NON. Apparemment, il faut des projets, des actes. Mais il est déjà parti sur des considérations d’ordres plus générale, se refusant par son besoin de discourir la possibilité d’entendre l’éventuel complément d’une réponse encore maigre à une question pourtant posée sincèrement. Peut-être qu’il faudrait connaître ce qu’il y a marqué entre parenthèse pour comprendre le réel sens de ce NON, mais quand bien même je ferais cet effort de communication, je sens qu’il ne le prendrait pas pour ce qu’il est et en ferait le point de départ d’une théorie fumeuse qui affirmerait des critiques et se terminerait par « de toute façon, aucune chose n’est bonne ni mauvaise. On ne peut affirmer aucune vérité puisque toute vérité est relative. L’important déjà, c’est de poser des questions. Mais je ne sais pas. Je crois que je parle trop, ça n’avance à rien. » Trop tard. Le temps est déjà perdu. La vie est une succession de séquences et celle-ci est assez stérile dans l’ensemble. Infructueuse, pour reprendre les thermes du grand philosophe arabe Réda Benjumea. Qu’importe. Tout cela est anecdotique. Anecdotique me semble aussi le lieu où je me trouve. Le RER qui me transporte. Le lit qui me lie au sommeil. L’écharpe qui me protège du froid. Tout ce concret qui sert de décor. Tout est anecdotique. Seul compte en ce jour l’état de limpidité qui s’est opéré en moi.

Je viens de passer deux ou trois semaines comme quelqu’un qui est plongé dans le noir d’une galerie et qui creuse sans savoir par où se trouve la sortie. Tout est noir et il se bat pour découvrir la direction qui mène à la surface. Mais la direction à prendre n’est rien d’autre que cette recherche elle-même de cette direction. En cherchant l’origine du chemin, il cherche les racines de la douleur et du mal. En trouvant de quel mal il s’agit, apparaît aussitôt l’autre extrémité du tunnel. Elle se révèle avec une telle puissance qu’on a l’impression que c’est elle qui vient à nous. La lumière désintègre de son évidence le noir de la suie. La lumière descend lentement comme un bassin de lait qu’on évide. Je transperce la surface et traverse petit à petit le volume qui me rend à moi-même. Je me sens comme un phoenix revenu de la mort et renaissant de ses cendres. Comme ce soir de première après de longues et difficiles répétitions où Gena Rowlands dans Opening night arrive au bout du couloir pour entrer en scène. Une naissance désirée, pleinement assumée et consciente de ce qu’elle est.

Si je lui avais dit ça, il m’aurait sûrement pris pour un fou.

Probablement à raison.
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Dimanche 22 mai 2005

Dans les périodes creuses, sans spectacle et sans vie, quand il était mis en réserve dans sa boite, mon chapiteau était en proie à une très forte inquiétude. Tout d’abord le contraste qui existait entre le moment présent de retrait et l’effervescence délirante connue en des temps qui paraissent ne pas avoir exister, ce contraste le perturbait et amenuisait ses certitudes. Que deux extrêmes puissent se succéder ainsi ne lui donnait pas espoir que le cycle s’inverserait de lui-même, mais au contraire le faisait douter de la probabilité d’un retour à l’effervescence bienheureuse vécue auparavant. Car s’il était facile de descendre du haut vers le bas, il était beaucoup plus difficile de passer de l’état plié à l’état déplié et fonctionnel. Ce n’est qu’un très vague souvenir que lui avait apporté l’expérience, qui lui rappelait qu’une fois, après avoir été rangé, il avait de nouveau été mis à jour et utilisé, ce n’est que ce souvenir qui lui permettait de garder un espoir incertain qu’il sortirait de sa boite. Ce n’est que ce mince souvenir qui lui dictait la seule ligne de conduite raisonnable, attendre.

Au bout de plusieurs temps, une fois qu’il avait pleinement retrouvé foi en lui et en les artistes qui se produisaient sous sa coupole, il était sorti à nouveau de sa boite pour repartir sur les places se manifester à la face des habitants. C’est alors qu’il comprenait encore une fois, qu’en aucun cas, il ne fallait perdre confiance.

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Samedi 21 mai 2005

52

C’est aujourd’hui que j’ai vu Isabelle. Elle avait lu le journal jusqu'au chapitre 44 lorsqu’on s’est vu. Ca lui a beaucoup plu. La seule qui ne ca pas selon elle, c’est cette obsession masochiste que je porte pour Paloma. Paloma, toi. Elle m’a répété ce que Maria m’avait dit : « Ce qui crée ton attirance et que tu appelles de l’amour, c’est qu’elle est inaccessible. C’est parce que tu ne peux pas l’avoir que tu la désires. »  Ce que Paloma est devenu en moi s’est mythifié par le journal. Au lieu de me rapprocher d’elle, de sa vérité, je m’en suis éloigné en la transformant en prétexte à ma vie. Cette mythification par le journal m’a enterré dans la complaisance mensongère et m’a éloigné du deuil salvateur qui aurait été nécessaire dans une pareille situation. « Il faut regarder la vérité en face. On perd un peu de son amour-propre mais ça permet d’évoluer, de franchir des étapes, me disait Isabelle comme d’une chose qui lui était familière. Toi tu restes dans une contemplation infantile, c’est stérile. »

De mon voyage intérieur, parti à la quête de la guérison de mon âme qui subissait la maladie chronique du mal-être, je suis revenu en sachant tout cela. Tout ce qu’elle me disait venait d’avoir pris corps en moi. Dans ce premier retour au monde que j’effectuais à l’instant même dans ce café avec toi, j’appliquais de manière concrète cette vérité. Je l’appliquais avec toi, Isabelle. C’est pour ça que je me suis senti si bien à tes cotés. Je te voyais, comme pour la première fois. J’avais plaisir à te voir. Je me sentais capable de ne plus être aveuglé par cette complaisance masochiste.

Isabelle qui, comme tout le monde le sait, est très attiré par les tribulations de l’inconscient, me disait qu’ « il doit y avoir une raison inconsciente à ce rapport aux femmes.

- Ce doit être la mère. Toute cette période où j’ai vécu seul avec ma mère, j’ai pris l’habitude de la considérer comme ma femme, mais une femme inaccessible. » D’où mon attirance pour les femmes que l’on ne peut pas avoir.

Tu le sais, toi aussi, qu’on a passé un bon moment ensemble. Qu’on était bien tous les deux. Juste cela. Bien. C’est ce qui compte. La seule chose qui compte. Il y avait de quoi dire sur cette après-midi passée dans le café et quand je t’ai dit, peu avant qu’on se quitte, qu’il y avait de quoi faire un beau chapitre du journal, tu m’as dit : « Non. »

je n’ai compris que quelques instants après que tu avais raison et ce que tu voulais dire par ce non. Ne pas te transformer en Paloma stérile et dénigrer la valeur concrète et palpable de notre relation. Quitter cette conviction que l’art est plus important que la vie, qu’il lui est supérieur. Apprendre à vivre.

C’en est donc fini d’Isabelle. Je respecte et me joint à son choix. Ceci est le dernier chapitre où vous entendrez parler d’Isabelle.

Pourquoi continuer alors ? Pourquoi parler encore de Paloma, Paloma toi. Pour rétablir la vérité et t’envoyer cette longue lettre de témoignage. Achever cette recherche de Paloma en moi et de moi en Paloma. Pouvoir dire, j’ai été cela. Qui le sait ? Ceux qui me liront. Qui me l’interdit ? Personne.

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Vendredi 20 mai 2005

51

Il y a une théorie, issue de Freud, qui dit que toutes les oeuvres sont en rapport aux désirs et à la libido des artistes. Le besoin de créer tient du désir de trouver une réponse à la question fondamentale, qui jusqu'à un certain âge, reste mystérieuse : comment fait-on les bébés ? qu’est-ce que faire l’amour ? c’est la curiosité, le questionnement qui pousse les jeunes humains à créer, cherchant par cet acte à imaginer des réponses. Ceux qui continueraient à créer par la suite, ceux qui sont des vrais artistes et en font une manière de vivre et de gagner de l’argent, seraient des enfants dont la curiosité ne s’arrêteraient pas à la question sexuelle. C’est le manque qui est le moteur de la création.

Quand j’avais un an et demi, mes parents se sont séparés. Mon père, qui après quinze ans de psychanalyse et des études de psycho, est devenu un spécialiste des déboires de l’inconscient, m’a dit qu’un an et demi était le pire âge pour un enfant de voir ses parents se séparer. (Maria - Et il arrive encore à dormir ?).

Depuis ce jour, je suis en proie à un manque affectif perpétuel. C’est là que se fonde les origines de mon désir créatif. C’est là que se fonde mon obstination à vouloir devenir un artiste et ma prétention d’un jour en vivre. C’est cet événement totalement extérieur à ma volonté qui a décidé de mes loisirs théatreux, de mes études d’art dramatiques, de mon orientation professionnelle, de toute ma vie somme toute.

Mais l’art n’est pas tout. Réussir une oeuvre est une bien maigre compensation face à un besoin charnel et concret. Seule une résolution réelle peut subvenir au manque d’amour. J’ai survécu grâce à cette confiance et cette vitalité qui vous est donné d’office à la naissance. J’ai survécu jusqu'à ce que la déchirure se résorbe, une vingtaine d’années après la dite séparation. Il y a 6 mois, mon père et moi avons révolutionné notre histoire. Moi en devenant capable de l’aimer. Lui en devenant capable d’exprimer son amour. En prenant conscience de l’importance qu’avait eu l’absence de mon père, j’ai reconnu et accepté ce père qui ne me connaît pas mais qui fait tout de même parti de ma vie. Il y a aussi celui qui est devenu ce qu’on appelle un beau-père que ma mère a choisi à l’opposé du premier. Bien qu’il n’est jamais été pour moi ni un père ni même pendant longtemps le mari de ma mère, il a été important par les conflits qui ont été engendré entre nous. Il a contribué à nourrir un sentiment de rejet, à la fois des autres envers moi et de moi envers les adultes, et plus particulièrement du type masculin. Notre opposition a atteint son paroxysme il y a à peine un mois où la violence de ses propos nécessitait une mise au clair et une compréhension mutuelle de al nature de nos rapports. Encore une fois, une petite révolution s’est produite, entraînant un changement radical de notre relation. Depuis, ma parano s’évapore progressivement. Mes démons se retrouve aujourd’hui affaiblis, sans actuelle raison d’être. Dignes et respectueux, ils le chemin du retrait et laissent un nouvel Armand voir le jour. Le temps de la renaissance est venu. La véritable essence de mon être va pouvoir se révéler à elle-même. Que va-t-il advenir de cette habituelle envie d’être artiste ? Est-elle lié au manque et au déchirement ? Une seconde naissance naïve et idéaliste est-elle possible alors que les 22 années passées m’ont appris de quoi la vie était réellement faite ? Ce n’est pas innocemment que je marche mais avec comme un arrière-goût. Une impression qu’il n’y a vraiment peu de choses que je contrôle. Pratiquement rien dont je suis responsable. Mais je garde cependant cette certitude que la libération n’est pas achevée. Qu’il y a comme un animal qui est emprisonné à l’intérieur. Que cet animal peut tout et qu’il aura raison parce qu’il sera moi. Je garde espoir qu’un jour cet animal aura l’occasion de se libérer. Ce jour-là sera le fameux jour du rendez-vous. Une sensation de n’être toujours pas là où je dois être me confirme que ce jour n’est pas encore venu. Soit un élément extérieur qui apparaîtra de lui-même, don de mon ange gardien, viendra tout débloquer. Soit mon âme convalescente se remplira petit à petit de choses nouvelles, qui seront les bases encore inconnues de mon épanouissement futur. La révélation de mon être.
Par Terayama - Publié dans : poupées
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