Ce qui se trouve devant vos yeux tend à devenir un pur chef-d’œuvre de la spontanéité. Forgé dans l’authentique à la naturaliste et bien sûr résolument moderne. Pas de chichi ni de chochottes. C’est un journal qui sentira la pollution, la crasse, le carton pourri et l’horloge parlante. Concret jusque dans ses supports les plus immédiats. Sincère jusque dans ses ratures les plus laides. Mal écrit parce qu’écrit dans le métro. Du pur style Armand Terayama, grand investigateur des instants vides que je me plais à bourrer de mes ordonnées dérèglements des sens. Jouissance ultime que je goûte, de pouvoir conquérir ces feuilles blanches de liberté et les ternir de mes noirceurs déséquilibrées. Allelouiah.

Dimanche 29 mai 2005

60

Je me suis retrouvé en face de la mer. La vue était dégagée. Il n’y avait plus les murs de Paris, les murs de l’endroit où je travaille. Le bruit insistant du métro qui empêche d’entendre sa propre voix. Tout s’était écarté, avait disparu. Je me suis retrouvé face à la mer. Belle et généreuse comme ce sentiment qui s’imposait à l’intérieur. Ce sentiment de gâchis, de temps perdu à courir très vite loin de soi. Quelle merde que tout cela. La douleur montait en moi comme ces  vagues tourmentées et agitées. Quelle merde. Les vacances, ce n’est pas pour oublier quelque temps sa vie, c’est se mettre en face d’elle. Connaître la vraie solitude que l’on n'a pas le loisir de côtoyer ou que l’on embellit en se persuadant de la trouver confortable. On se crée un cocon fait de mots. On leur trouve une utilité, une fonction en les faisant partager aux autres. Mais c’est quand même de la solitude et une vie de merde. N’est-ce pas pathétique que de n’avoir plus que les mots.

Et puis il y a les autres, qui sont horriblement là. Qui me montre de façon obscène à quel point je ne sais plus parler ni communiquer. Le décalage m’éloigne de plus en plus et je lutte pour tenter de les rejoindre. Mais ce n’est jamais ça. Et toujours cette question angoissante de savoir si un jour j’ai su ou si j’ai toujours été ignorant. Aujourd’hui plus qu’avant, il m’est difficile de les rejoindre puisque comme la mer me l’a dit, rien dans ma vie ne me permet d’être heureux.

Un jour à la fois. C’est ainsi que doit être menée la vie. Chaque jour faire une action , petite ou grande, qui soit constructive et gratifiante. Une action qui permette le soir de s’endormir dans la peau de quelqu’un qui croit en lui. Plus les jours passeront, plus s’accumulera cette confiance en soi. 

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Samedi 28 mai 2005

59

Vous savez quoi ! Aujourd’hui, j’ai 18 ans. Et bien je suis pas content ! Ca me fait chier d’avoir 18 ans ! Pourquoi ? 18 ans, qu’est-ce que ça veut dire : ETRE RESPONSABLE ! c’est tout ce que ça veut dire, ça veut pas dire qu’on sera plus intelligent ou quoi, comme ça hop, du jour au lendemain. NON ! juste responsable. Mais responsable de quoi ? De soi bien sûr, mais surtout et ça on le dit pas : de la société ! Parce que si t’es pas responsable de toi-même, tu fais des conneries et tu nuis à la société. Avant tu nuisais déjà à la société, mais c’était pas de faute. Mais maintenant si ! c’est de ta faute parce que t’es responsable. Et vous savez, la société, elle est pourrie. Elle est constituée de mecs qui se trahissent eux-mêmes, font chier les autres avec un semblant d’autorité pour se donner une consistance. Elle est remplie de mecs qui ont du se résoudre aux désillusions qui les entourent. Et comme t’es responsable de la société qui est complètement pourrie, tu dois faire en sorte qu’elle continue comme ça. Mais au fait, là je dis ça comme si c’était un devoir, mais en fait t’as pas le choix. C’est fatal. Tu dois aussi devenir résigné à l’idée que tu ne peux pas changer quelque chose. Mais tu t’en rends compte qu’au fil des années. C’est pour ça que le changement ne se fait pas du jour au lendemain et que même à 23-24 ans, t’es encore cool. Mais ça commence à 18 ans. Et c’est pour ça que j’suis pas heureux d’avoir 18 ans.

 

 

A.T.       (écrit à l'âge de  16 ans)

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Vendredi 27 mai 2005

58

Je m’en souviens maintenant. Il y avait d’abord ce texte que j’avais écrit à l’âge de 16 ans et dans lequel tout était dit. Aujourd’hui, non seulement je me rends compte à quel point j’avais raison, mais pire, mes prédictions se réalisent et je suis en train de les subir. Ce texte confirme que l’on ne change pas. Qu’à 16 ans tout est déjà là. Je pressentais que rien de nouveau n’allait réellement se passer à part bien sûr cette fameuse évolution vers le modèle adapté, osons le mot “ intégr頔. Et c’est là que je me suis souvenu. Ayant deviné que cette adaptation était inévitable, j’avais mis au point comme un plan d’attaque ou plus exactement de contre-attaque. Ce plan consistait en une première période d’observation et d’expérience. Période pendant laquelle je ferais l’effort de m’adapter mais uniquement dans le but de savoir ce que cela voulait dire. Quel était le strict minimum demandé, "le minimum syndical " qu’il fallait fournir pour pouvoir être tranquille et faire ce qui me correspond réellement.

Voilà. Je m’en suis rappelé. Ca tombe bien parce que justement, je savais plus où j’en étais. On est con des fois. On se laisse mourir sans même s’en apercevoir.

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Jeudi 26 mai 2005

57

L'échec a sa place dans la ronde.

Il perpétue son apparition d’une blessure profonde.

La blessure, au fur et à mesure des cicatrisations, se fait de moins en moins profonde parce qu’on prend l’habitude de se préserver des naufrages. Mais la sensation d’en avoir marre de vivre à moitié, de vivre par compensation, est bien là. Cette sensation qui nous revient lors de certaines occasions lorsque par exemple l’idée nous vient d’appeler Paloma. Quelque chose me disait qu’il ne fallait pas le faire mais une voix, plus rationnelle, une voix tentée par l’idée en elle-même, une voix kitsch dans le sens où l’entendait Kundera, qui voudrait rendre les choses plus belles qu’elles ne le sont, qui s’invente une histoire qu’il voudrait vraie, qui vit par procuration de cette histoire qui n’est que littéraire, voilà la voix qui a pris le contrôle et le téléphone. Voilà la voix qui a parlé à Paloma. Quel manque de respect. Quel pathétisme. Tout était absent. Plus de vie. Plus personne. Plus d’amour ? Comment ai-je pu permettre que pendant cette demi-heure de discussion, Paloma et moi soient aussi loin l’un de l’autre. Lequel était le plus loin de l’autre, ou plutôt le plus loin de lui-même ? Nous étions tellement loin de ce que nous avons été ensemble.

Comme toujours face à Paloma, je me suis retrouvé en face de moi-même et là je n’étais rien. Je n’ai rien vu. Ma personnalité s’était évanouie. Tout ce qui fait ma personne aujourd’hui n’est qu’une construction artificielle. Je suis une poupée urbaine dont je façonne moi-même la vie, le visage et les vêtements et dont je tire moi-même les ficelles au service d’idées de vie recrées artificiellement. Rien ne m’appartient réellement. Malgré l’échec de cette conversation menée bon han mal han sans réel enthousiasme ni partage, il n’est ressorti qu’une seule chose positive. Si j’ai été mis ainsi face à la vérité, c’est bien que Paloma est Paloma. Paloma, celle. De même qu’il a été montré aussi que je n’en n’étais pas digne et qu’il est donc normal qu’elle ne ressente pas de véritable amour pour moi. Même si pendant cinq minutes, je m’en souviens bien, lors de son voyage à Paris, j’en ai eu la certitude.

Mais mon calvaire n’est pas fini. Je n’en suis pas quitte pour autant. Il va falloir que je reparte à la recherche de ma vraie dignité d’homme pour pouvoir sans honte avoir le droit de me présenter face à elle, au moment où nous nous reverrons. Car la nouvelle principale qu’elle m’a annoncé est qu’elle allait venir à Paris au mois d’août pour y vivre pendant un an. Il faut d’ici là que j’ai consommé mon mensonge, ma trahison, c'est-à-dire fini ce journal, cette bouffonnerie pour affronter la vérité.

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Mercredi 25 mai 2005

56

Je l’ai retrouvé, ce moment éphémère où l’on sait que ça vaut la peine.

Vous savez ce fameux moment que l’on garde en mémoire, difficilement la plupart du temps, et dont on se souvient comme garde-fou dans les périodes de bourrasque où l’on essaie à grande peine de se redonner du courage en se disant que plus tard, ce moment reviendra, puisqu’il a déjà existé. 

Je l’ai connu à nouveau le temps où ce moment revient. Ce moment si précieux où l’on se dit que ça vaut la peine. Ne parlons que de lui et oublions la bourrasque.

Il avait pour nom l’amitié. L’amitié qui se construit, fruit d’une volonté et d’un effort. L’amitié exigeante qui redonne avec générosité tout l’amour et l’attention que petit à petit vous lui avez apporté.

Juste de l’amitié. Juste de l’amour. C’est de cela dont l’homme a besoin pour nourrir son bonheur. Le reste n’est que divertissement entre les deux pour mieux les apprécier quand on y revient. De l’amour et de la musique. Juste un peu de musique pour nous laver des taches répandues malgré nous sur notre foi dans l’homme par ces petites laideurs rencontrées dans la journée.

L’épuration par le piano et un nombril pour le dodo.

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