Le premier suicide dIsabelle nétait en fait quune tentative. Cette fois-ci, elle sest réellement supprimé du journal et supprimée de ma vie. Discussion téléphonique au lendemain dune soirée passée avec elle et Maria.
Isabelle (très énervée) - Je voulais te dire que jai été extrêmement choquée par le geste que tu as eu hier soir.
Armand - quoi, quel geste ?
Isabelle - Attends, tu te souviens pas. Tu te fous de ma gueule, là. ( au comble de lénervement.) En plus tu te moques de moi.
Armand ( qui tombe de haut ) - Mais pas du tout, je
Isabelle - Tu te fous de ma gueule. Tes vraiment le dernier des enfoirés.
Armand - Si tu avais la gentillesse de me dire de quoi il sagit.
Isabelle - Tu vois même pas de quoi il sagit ?
Armand - Sil y avait un geste que jai fait et qui aurait pu être déplacé et te choquer, cest quand je tai caressé le genou.
Isabelle - Tappelles ça le genou. Je suis désolée de te dire ça maintenant, jcrois qucest clair, il faut plus quon se voit du tout. Cest fini. Jai voulu refaire une tentative. Je croyais, jai eu lillusion - jétais bien naïve - de croire que tu avais compris que cétait pas la peine, quil ne se passerait rien entre nous. Mais non, toi, tu comprends pas. Tu continues à espérer. A rêver. Jtai dit non, jcroyais que javais été assez ferme. Peut-être que consciemment t'as compris, mais inconsciemment ton désir est toujours là. Un désir qui moppresse. Voilà, je me sens oppressée quand je suis avec toi et je le supporte pas. Je sais que tas arrêté ta psychanalyse mais je crois que tu devrais reprendre parce que ne pas maîtriser son inconscient à ce point, cest grave.
Armand - Jpeux me permettre dexpliquer ce que jai fait.
Isabelle - Quoi, y a rien
Armand - je peux ?
Isabelle - Vas-y.
Armand ( qui sent quil faut faire court et précis) - Cétait de lhumour.
Isabelle ( qui ne démord de son énervement ) - Cest pas de lhumour. Cest déplacé, cest tout. La règle la plus basique que lon doit savoir à propos des femmes, cest que tu leurs met pas la main au cuisses. Cest la règle de base. Cest un manque de respect. Si tu connais pas cette règle élémentaire, cest que ton cas est vraiment grave.
( Armand reçoit. Cette mise à mort devient de plus en plus insupportable. Lenvie de raccrocher lui vient mais il sent que ce serait une fuite devant ce quil perçoit de vrai dans le discours dIsabelle.)
Maria avait raison. On peut pas être naturelle avec toi. On est obligé de se protéger. Ton désir des femmes est tellement envahissant. Tellement oppressant. On est obligé de prendre de la distance et de se contrôler.
( Isabelle arrive maintenant au bout de son ressentiment. Elle consume jusqu'à la fin cette énergie transmise par la colère.)
Je sortirai jamais avec toi. Tu veux pas comprendre ça. Je ne taime pas. Je sortirai jamais avec toi. Je sortirai jamais avec toi. Combien de fois il faut te le dire. Jamais. Tarrives pas à te foutre ça dans le crâne. On te dit Non , toi tu dis Oui. Je sortirai jamais avec toi.
( Un temps. Elle a tout dit.)
Voilà, on se verra plus... Tas quelque chose à rajouter ?
Armand (sec) - Non.
Isabelle - Bon, bah, au revoir.
Armand ( Le téléphone lui tombe des mains. Il entend la sonnerie qui lui certifie quelle a bien raccroché. Il a un rire nerveux qui se transforme aussitôt en larmes.)
Voilà. Une petite crise tout ce quil y a de plus bourgeois qui nest pas un vaudeville mais un drame de par les pleurs.
Armand a perçu tout ce quil y avait dexcessif et dabsurde. Tout ce dont il ne fallait pas tenir compte. Sa part de lucidité, qui devient de plus en plus faible, a bien insisté de sa petite voix sur le recul quil fallait prendre. Elle a réussi quelques secondes à transmettre son analyse de la situation. Faisant preuve de relativité et replaçant chaque élément à la place qui lui est dû. Mais la corde sensible a fait fi de la raison. Elle a balayé la voix qui reconnaissait la vérité et la gravité de la situation mais qui prônait un combat du laisser-aller et un appel à la bonne volonté.
Deux heures plus tard, un rappel confirmait la démesure de la scène.
Isabelle - Je ne sais plus ce que jai dit. Je crois que jai été un peu excessive dans mes paroles et je voulais te demander de ne pas en tenir compte.
Armand (qui se refuse à toute vengeance stérile) - Non, cétait très bien. Très théâtrale.
Isabelle - Enfin, le fond reste le même.
Armand - Tu sentais un peu de culpabilité et tu voulais ten débarrasser.
Isabelle - Oui, cest ça. Cest bizarre cest comme si tu faisais tout pour que ça narrive pas. Je sais pas comment réagissent les autres filles mais moi je ne supporte pas. Comme je tai dit, jsuis oppressée par ton désir. Quest-ce que tu en penses ?
Armand ( à la fois bizarrement heureux dêtre confronté à une limite et dégoûté de lui-même. Jouant la bouffonnerie jusquau bout.) - Je nai pas été à ta hauteur.
Isabelle - Mais ne dis pas ça. Cest comme si tu plaçais la femme sur un pied dEstelle, que tu étais soumis à elle. Ty arriveras jamais comme ça. Je te souhaite bon courage avec les minettes.
Armand - Je te rappellerai quand je serai marié. Comme ça il ny aura plus de problème.
Isabelle - Oui daccord.... Tas rien dautre à ajouter...
Armand - Toujours pas.
Isabelle - Bon, au revoir.
Armand - Au revoir.
Cest la troisième fois. Et en plus cette fois-ci ça nen valait pas tellement le coup. Tout dabord parce que je navais pas limpression déprouver un amour très fort envers Isabelle mais plutôt une forte attirance parce quelle correspond parfaitement à mon type de femme et quen plus mon manque affectif devient de plus en plus invivable. Ensuite, rien, mais vraiment rien, ne justifiait une telle scène. Quest-ce qui a pu causer un tel emportement chez elle ? Pourquoi est-elle aussi touchée et aussi sensible à ce que jai fait ? Ca me donne une impression de gâchis énorme. Dont nous sommes tous les deux responsables et dont nous souffrons tous les deux. Mais sans que ça en vaille la peine. Donc cest du gâchis. Comme une rupture sans histoire damour avant.
Je me sens comme un équilibriste. Il faut arriver de lautre coté du fil. Mais cest difficile de marcher et pourtant on na pas le choix. Il faut passer par le fil pour arriver de lautre coté. Quelquun a décidé de nous mettre sur le fil et il faut rester dessus pour accéder de lautre coté.
La première fois, cétait il y a deux ans et demi. Elle sappelait Katell. Elle était trait pour trait et mot pour mot la femme que jaurais voulu être. Cinéaste précocement prometteuse. Vivante et mature. Jéprouvais un vrai amour pour elle.
Jai passé un week-end chez Katell dans son petit appart de Nantes où elle habitait pour faire ses études de cinéma. Chez elle, à lheure où lespoir existait encore, je me sentais le courage de monter sur le fil pour essayer dy marcher. Javais du mal à trouver léquilibre mais je savais que jétais sur le fil. Mieux encore, je savais que si elle me donnait la main, je naurais plus aucun problème. Je pourrais aller jusquau bout.
Et puis je suis tombé. Pas parce quelle ma poussé mais juste parce quelle ne ma pas donné la main. Javais pris un risque. Avant jétais en bas. Je ne risquais pas daller jusquau bout mais je ne risquais pas de tomber non plus. Lamour ma fait prendre le risque. Je me suis mis sur le fil pour quon puisse me donner la main. Je me suis consciemment mis dans cet état fragile de précarité affective entre deux directions opposées.
Et puis je suis tombé. Et ça a commencé à faire un peu mal.
La deuxième fois, cétait avec Paloma. Très vite, je me suis retrouvé sur le fil avec une énergie et une facilité dont jétais étonné.
Son départ pour le Japon était une séparation mais pas un refus. Les circonstances ont fait que cette séparation a durée et sest transformée en refus.
Linstinct de survie est dû à la peur de la mort. Ma prof de français nous avait expliqué que même si lon voulait mourir plutôt que vivre au dixième de ce que lon souhaitait, au dernier moment, linstinct de survie nous ferait préférer ce dixième à la mort. A lépoque où la prof nous en avait parlé, je lavais trouvé laid cet instinct de survie. Je me voyais comme un chevalier pourfendant ma propre lâcheté et mourant comme un héros.
Et pourtant aujourdhui linstinct de survie ma rendu visite. Cest lui qui est à lorigine de ce journal dont la fonction est dadoucir la chute, de la dévier. De ménager la douleur en attendant la prochaine occasion de remonter, histoire de ne pas trop perdre confiance.
Le journal est un bon substitut. Il permet de ne pas se perdre de vue. De rester en contact avec soi-même.
Il sert aussi de projet. Il devient le but qui motive. On rêve dun éditeur qui tomberait amoureux du manuscrit comme une jeune fille qui veut devenir comédienne rêve dêtre remarquée dans la rue par un agent ou un directeur de casting.
On rêve que le journal prenne tout en charge. Quil joue son rôle de mystificateur. On lui confie la mission de plaire. De transformer les énergies négatives dont il est issu en énergies positives qui vont servir de relais entre moi et la réalité et permettre un retour sur le fil. Ce retour, je lai effectué avec beaucoup de prudence, mais non moins dimpatience et de désir, pour Isabelle dont je métais résolu à ne profiter que de lamitié jusquà ce quelle me mette à terre dimanche.
Cétait la troisième fois.
Depuis, une profonde lassitude métreint. je ne sais même plus à quoi ça ressemble dêtre sur le fil et de savoir où on va, pourquoi et comment. Jai toujours ce vague souvenir davoir déjà ressenti cela et den être sorti. Une sérieuse inquiétude me titille pourtant : combien de chutes puis-je supporter sans que la confiance en moi et en la vie ne sois ébranlé.
Le premier souvenir qui me revient est celui de la couverture réconfortante que moffrait lécriture. je reviens à toi, journal mon ami. Sans complexe ni mauvaise conscience. Je tembrasse et partage mon souffle avec le tien. Auditeur consciencieux de ce que je veux bien me dire, je me love dans ton miroir compatissant.
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