Ce qui se trouve devant vos yeux tend à devenir un pur chef-d’œuvre de la spontanéité. Forgé dans l’authentique à la naturaliste et bien sûr résolument moderne. Pas de chichi ni de chochottes. C’est un journal qui sentira la pollution, la crasse, le carton pourri et l’horloge parlante. Concret jusque dans ses supports les plus immédiats. Sincère jusque dans ses ratures les plus laides. Mal écrit parce qu’écrit dans le métro. Du pur style Armand Terayama, grand investigateur des instants vides que je me plais à bourrer de mes ordonnées dérèglements des sens. Jouissance ultime que je goûte, de pouvoir conquérir ces feuilles blanches de liberté et les ternir de mes noirceurs déséquilibrées. Allelouiah.

Vendredi 3 juin 2005

65

Un geste concret : je mets la cassette dans le magnétoscope et j'appuie sur la touche d'enregistrement. Ce n'est pas ce qui va être enregistré qui est important mais ce qui va être effacé. A savoir un film pornographique.

J'ai pris cette décision ferme et posée parce que, comme on dit aux Alcooliques Anonymes, j'en avais marre d'avoir marre. Marre d'essayer d'arrêter d'enregistrer ces foutus films. Marre de les regarder pas principe, sans vrai désir, comme une cigarette qu'on allume par habitude. Marre de constater que mes rapports avec les filles étaient complètement pervertis, que mon obsession du sexe monopolisait tout mon mode de fonctionnement et que mon manque affectif devenait de plus en plus abyssale.

Le film porno est mon palliatif ultime au besoin d'excitant. Vers l'âge de 14-15 ans, on se contente encore d'une femme nue. Imaginer ce qui n'a jamais été encore vu, une femme qui se déshabille, une main qui enlève son soutien-gorge, était déjà terriblement osé. Mais petit à petit, l'imagination s'enrichit, se nourrie d'accouplements. On franchit avec curiosité, excitation et culpabilité les étapes de la découverte. L'apprentissage progressif et solitaire de la sexualité est nécessaire et précieux. Mais il doit rester une étape avant l'épanouissement d'une relation partagée et si possible amoureuse. Faute de quoi, de l'apprentissage, on passe à un palliatif qui devient de plus en plus exigeant et réclame une pénétration en gros plan. Que la masturbation soit un palliatif n'est pas négatif et permet d'éviter les tensions. Mais j'ai pris conscience que cette masturbation restait libératrice si elle était faite dans le cadre de l'imagination et même de la tendresse et non pas par l'intermédiaire de films pornos. Pour qu'un film remplisse sa mission d'excitant, il faut obligatoirement passer par une identification et une implication. Ce qui provoque une frustration et pousse à confondre la réalité et l'univers du porno, où la seule loi est la loi du sexe. Cette dangereuse course vers le plus m'avait conduit à me croire dans un film porno perpétuel. Je voyais un cul moulé dans un jean et je croyais que je pouvais m'en approcher, le toucher, défaire la ceinture et y mettre mes doigts. Ça bien sûr je ne le faisais pas. Mais pas exemple, je viens d'avoir une conversation téléphonique avec une fille qui me dit qu'elle est dans son lit. J'ai eu envie de lui demander comment elle était habillée de manière à pouvoir l'imaginer nue sous un tee-shirt. Et peut-être, sur le ton de la plaisanterie, lui aurais-je demandé de l'enlever, ce tee-shirt. J'ai dû faire des efforts surhumains pour ne pas lui poser cette question et entretenir une discussion saine.

C'est dans le même état d'esprit que j'ai posé ma main sur la cuisse d'Isabelle au restaurant. Dans l'état d'esprit d'une blague pas drôle qui se veut l'expression d'une amitié sans tabou mais qui reste la preuve d'un désir refoulé. Un geste sous la forme d'un " attention, tu allonges tes jambes sous la table, si j'étais un dragueur bien lourd, je pourrais te mettre la main comme ça." Voilà ce qui a provoqué, à raison et à l'excès, la colère d'Isabelle. Voilà ce qui m'a permis avec soulagement d'être confronté à une limite. Cette limite m'a fait reprendre le problème à zéro et effacer ce film porno.

Je reste persuadé que j'ai commencé la masturbation beaucoup trop tôt. J'avais 13 ans et mes rares copains de collège commençaient à en parler. C'était quelque chose de mystérieux. Certains l'avaient déjà fait. Et puis il y avait la question de la taille aussi. Tout cela représentait pour moi l'occasion de me montrer et d'exister. A cet âge, la plupart fument pour faire comme les autres et répondre à un certain code d'identification. Pour nous quatre, c'était la masturbation. Comme certains y mettaient une certaine appréhension, il fallait marquer le coup et montrer que j'en avais dans le ventre. C'est donc pour des mauvaises raisons que j'ai commencé. Je l'aurai sûrement fait naturellement, mais beaucoup plus tard, j'en suis sûr. A l'époque, je contentais de me remémorer avec plaisir les strip-tease du collaro show qui provoquait une érection à laquelle je m'étais habitué. Les premières fois, cela m'avait effrayé. J'en avais parlé à ma mère. " Maman, parfois, mon zizi devient tout dur." Et je fus étonné quand elle me dit que c'était normal et causé par un désir pour le sexe opposé. Cela faisait plusieurs fois que nous parlions de cette fameuse masturbation et le moment était venu de passer à l'action, faute de quoi je resterais déconsidéré pas les autres. Le soir donc, une fois la fameuse érection intervenue, je glissais mes mains jusqu'au centre. J'étais pétrifié. Le regarde fixe vers le plafond et tout à l'écoute de ce que découvraient mes mains. Je ne savais pas comment procéder. Je le pris du bout des doigts. Curieusement, ce n'était pas lisse mais comme bosselé de manière circulaire et régulière. J'eus un orgasme sans éjaculation. Je ne le savais pas vraiment encore, mais celle-ci devait arriver plus tard. Ils furent tous surpris et curieux. Je m'aperçus que j'étais en fait le tout premier des quatre et que certains avaient menti. Mon but fut atteint au delà de mes espérances. Mais en même temps je sentis tout ce qu'il y avait de dérisoire dans cette compétition. Je n'avais pas vécu cette expérience de manière naturelle et épanouissante. Je trouvais que le sacrifice de mon innocence n'en avait pas valu le coup. L'un d'entre eux chercha à se rattraper en disant qu'il l'avait mesuré. J'avais moi-même pris ma règle le matin. Je lui demandais combien. Il répondit, ne sachant s'il devait s'en vanter ou non : 8 cm. A son soulagement et au mien, les autres ne contestèrent pas. Le mien était alors de 7 mais je répondis : "Moi aussi." Un autre, se sentant en retard, dit qu'il allait essayer le soir même. Et puis il y avait Batiste. Lui était intéressé par ce sujet puisqu'il apprenait des choses mais gardait du recul. Il ne semblait pas mettre un point d'honneur à y participer. Que lui aie le courage de ne pas faire comme les autres me dérangeait beaucoup. Pour fuir ma lâcheté, j'essayais de le pousser. Quelques jours plus tard, je lui dis :" Vas-y. Tu devrais essayer." Il me répondit très calmement et avec conviction que cela ne l'intéressait pas, qu'il n'en n'avait pas envie et que cela viendrait tout seul. J'étais énormément admiratif devant cette conviction, cette sérénité de savoir ce qui est bon pour lui et de s'y tenir selon le bon sens le plus élémentaire. Admiratif et jaloux. Je sentis que cette conviction ne pouvait pas venir de lui seul. Elle devait être le fruit d'un échange et d'une discussion avec son père. Le fruit d'une éducation sexuelle et sentimentale qui ne peut se faire que de façon privilégiée entre un père et un fils. Un père que je n'avais pas. Il m'était possible d'en discuter librement avec ma mère mais je ne pouvais pas parler de tout. De plus, elle ne pouvait pas savoir ce qu'était la découverte de son corps pour un homme. De là est venue cette conviction que si j'avais eu un père, cet épisode se serait à coup sûr passé différemment et je n'aurais pas aujourd'hui autant de mal à ne plus regarder de films X. "Qu'est-ce qui te fait dire que ce serait passé différemment? C'est faux. Tu peux pas savoir. Il y a de grande chance pour que tu n'en discutes pas avec ton père si il avait été là." Voilà ce que me répondit Maria quand je lui racontais mon histoire. Qu'elle aie raison ou non, peu m'importe. Ce que je retiens surtout, c'est que “ de toute façon, c'est loin maintenant. C'est fini tout ça. C'était il y a dix ans. T'en es débarrassé. Tu vis aujourd'hui. ” Ne pas jeter la faute sur d'hypothétiques suppositions. Accepter que ce soit passé comme ça. Se prendre en main, mettre la cassette dans le magnétoscope et appuyer sur la touche d'enregistrement.

Par Terayama - Publié dans : poupées
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Jeudi 2 juin 2005

64

Je pue. Et bizarrement j’adore ça. Si je m’approche tout près de mes pieds, l’odeur est insoutenable. Ce qui est un peu normal vu que je n’ai pas changé de chaussettes depuis deux jours. Les pauvres quand même. Ce soir j’ai été invité chez un couple dont la femme est japonaise et où il faut enlever ses chaussures. Pauvres invités. La bombe pour chiotte n’y a pas suffit. Je crois que tout a été un peu mieux quand je me suis résigné à enlever mes chaussettes pour les abandonner à leur sort de paria dans un coin de la salle de bain. Ce soir je vais pouvoir m’adonner à mon activité préférée, le curage de pied. Je ne connais rien de plus jouissif.

Il y a ma chemise aussi qui pue la sueur, amidonnée par la transpiration de ces deux journées d’expérience. Après quelques semaines de léthargie dépressive, je me suis contraint à revenir à la vie, à me mettre en situation, histoire de me rappeler qui je suis. Prendre la température de mon envie de vivre, de ma spontanéité et de la consistance de ma personnalité.

Pour commencer, un rendez-vous galant avec possibilité de conclure. Rien de tel pour se remettre en jambe que de se soumettre au jeu de la séduction, surtout quand ce jeu est demandé par la fille et qu’il ne reste plus qu’à répondre à la demande. Si l’issu est un échec, je me sens suffisamment motivé pour ne pas en être affecté de manière trop grave. Si la soirée est une réussite, la rencontre serait alors un véritable tremplin qui décuplerait mes capacités. Je vais à la soirée sachant que rien n’est gagné. Je suis même mortifié par le manque de confiance en moi. Je sais que je ne la connais pas mais que c’est une fille qui vaut la peine. Je sais qu’elle ne me connaît pas mais qu’elle découvrira quelque soient les efforts que j’aurais réussi à faire ce soir-là, quelque soit le degré de motivation mentale que j’aurais réussi à créer artificiellement auparavant, je sais qu’elle s’apercevra que ce que l’on appelle "le coté obscur" est beaucoup trop développé chez moi en ce moment. A cet instant précis, celui de la soirée, tout nous opposait dans la théorie. Elle est d’un positivisme admirable. D’un courage et d’une force de caractère que j’envie. Plus elle me parle de choses personnelles et plus son visage se transforme pour devenir celui d’une femme. Non pas celui d’une jeune étudiante souriante et active qu’elle est mais celui d’une femme mûr et belle. Un visage que je trouve de plus en plus attirant.

Au bout de deux heures, elle se résout à me poser des questions sincères sur moi, retenue sans doute par une intuition qui lui chuchotait l’existence de mon coté obscur. La solution la plus honorable fût de jouer le jeu de l’honnêteté. Je lui dis donc que mon problème principal était de m’interdire beaucoup de choses, si ce n’est tout.

Dans la théorie, tout nous séparait, sa force de caractère et ma complaisance narcissique et passive, mais cela n’aurait pas été un problème. Il aurait juste fallu que j'aie confiance en moi et quelque chose aurait pu exister. C’est ce qu'elle comprit et qu’elle formula dans un “ j’ai l’impression que tu n’es pas toi-même ”. Étant arrivé à une certaine extériorisation de tout ce qu’il y avait de négatif en moi, je jugeais le moment opportun pour renverser le courant, aller vers le positif et essayer de l’embrasser. Le moment était venu de montrer que je pouvais m’autoriser à suivre mes désirs.

Elle s’est blottie contre mon épaule. Nous ne nous sommes pas vraiment embrassés. Juste effleurées nos lèvres. C’était doux et affectueux mais rien qui ne se signait comme un début. Elle était dans mes bras et petit à petit, je laissais la métamorphose se faire en moi. Ce rapprochement vers soi-même était possible parce que j’étais au bon endroit, dans les bras d’une femme. Je sentais que quelque chose clochait mais je lui en voulais pas parce qu’un énorme pas avait été fait dans l’expérience.

Que ce soit comme elle dit, les réminiscences de son petit copain parti depuis 3 mois à l’étranger ou que ce soit moi qui l’empêche de suivre son instinct, que m’importe puisque je me pardonne d’avoir été nul tout au long de cette soirée.

Pour casser la gène qui s’installe, je propose d’aller à cette soirée dansante organisée par son école, histoire de fuir dans la griserie de la fête. Elle disparaît très légitimement assez vite avec des copains de sa connaissance. Je suis seul et sans le moindre désir de me laisser griser. L’ambiance est nulle. Tout m’indiffère. Je m’emmerde et décide d’aller dormir chez Maria.

Maria savait quel type de soirée je devais passer et quels étaient les enjeux. Je lui racontais tout avec beaucoup de légèreté et nous eûmes des fous rires délicieux. Avant toute chose, ce qu’il y a de plus important dans la vie, c’est de faire rire Maria. Nous avons partagé, entre 3 heures et 3 heures et demi, un moment de complicité précieux. Maria me considère comme un enfant. Elle m’accepte comme je suis et je n’ai aucun complexe avec elle. Expérience de l’amitié.

Parmi les remarques pertinentes dont elle a le secret, Maria me dit : "Mais comment elle peut dire que tu n’es pas toi-même. - Je te connais seulement depuis 4 heures mais je trouve que tu n’es pas toi-même ce soir. "

 

Le lendemain, je déjeunais avec mon meilleur ami, Bruno. En dehors de sa famille proche, je suis le seul, en plus bien sûr de celle avec qui il se destine à passer sa vie, à le connaître aussi bien, et il en est de même pour lui.

Je lui parlais tout d’abord du livre que je suis en train de lire : les particules élémentaires de Houllebecq. Livre que je trouve génial et dans lequel se trouvent formulées toutes mes impressions quand à la déchéance de notre société. Il se peut que le style de ce chapitre soit influencé par ce livre tellement j’en suis actuellement imprégné. Bruno, qui fait des études de philosophie, développa avec brio la théorie du nihilisme qui est celle du livre. Négation de tout et même du bonheur qui est, malgré moi, mon état d’esprit actuel. Je dis bien malgré moi et tout est dans ce malgré moi.

Il y a deux ans, j’avais enregistré des cassettes audio destinées à Bruno dans lesquelles je parlais des choses les plus personnelles comme on le fait avec son meilleur ami. Dernièrement, je lui avais demandé de me redonner ces cassettes pour pouvoir les réécouter et prendre des nouvelles de ce que j’étais il y a deux ans, de la même manière que j’écris ce chapitre dans le but de donner de mes nouvelles à l’Armand de dans deux ans. En réécoutant ces cassettes, je me suis aperçu que rien n’avait changé. Je me posais les mêmes questions qu’il y a deux semaines. Si je veux devenir réalisateur, il faudrait que je fasse des études sérieuses. Mais suis-je fait pour être réalisateur ? Cependant je change de direction artistique tous les 3 ans. Comment se fait-il que je ne sache pas encore pour quoi je suis fait ? Suis-je fait pour un métier artistique? Peut-être n'ai-je pas encore terminé cette quête qui me permette au moins de déterminer une direction à laquelle se tenir? Cette question que je n'avais pourtant formulée, Bruno y répondit en me conseillant de partir. Bien sûr, les voyages sont importants. Bien sûr, c'est maintenant seulement que je peux me le permettre. Bien sûr j'apprendrais énormément. Et pourtant quelque chose me dit que cet enrichissement passager n'est pas la solution durable qui convient. Que la solution se trouve sur le terrain, dans l'effort fourni au quotidien. Et ce soir, une voix me dit que je n'ai pas besoin de voyager, que je sais exactement ce que je veux faire de ma vie: aimer la femme de ma vie et élever nos enfants. Voilà ce à quoi, malgré moi, j'ai du mal à croire aujourd'hui. Tout ce que je reçois de la vie n'est que le contraire de cette conviction. L'individualisme de notre société hédoniste, toutes ces filles avec qui je n'arrive pas à sortir, l'abandon de mon père. Je regarde tout cela, je me dis: "voilà comment la vie se présente à moi, c'est donc qu'elle tout de même être ainsi." Et je bascule entre me fier à cette vision et tout laisser tomber, ou continuer, de plus en plus difficilement, à croire en ce que Bruno me confirme: "Tu sais, mes études tout ça, je serais incapable de le faire sans elle." Croire en Celle. Croire en Paloma.

Si Paloma n'est pas celle que j'ai laissé au Japon mais une autre Paloma, c'est que je ne suis pas encore prêt à vivre avec celle-ci ce que nous devons peut-être vivre. De même que je ne suis pas encore prêt à élever les enfants que nous devons avoir parce qu'il y a une étape que je n'ai pas encore franchie. Cette étape serait ce que l'on pourrait appeler l'accomplissement professionnel, ou du moins, à mon âge, sa préparation à travers les études adéquates. Un épanouissement qui ne pourra se faire que dans un travail correspondant à la foi que je nourris secrètement dans l'homme. Un travail correspondant à l'idée que je me fais d'une manière décente de vivre.

Je sais que je suis très ambitieux en disant cela. Je me suis rendu compte assez morbidemment qu'une majorité de personnes se contentent d'un travail qui leurs permettent seulement de gagner de l'argent. Je sais que je ne le supporterais pas. Vendre son âme ainsi au Dieu argent ne peut être qu'en contradiction avec l'épanouissement familial que j'ambitionne. Je sais pourtant qu'une majorité de personnes vivent ainsi. Tant que cela ne devient pas une fatalité personnelle, j'ai le droit d'y croire et surtout le devoir de croire en moi. Car tout en écrivant, je me rends compte que c'est en étant victime de ma passivité que le pire risque de m'arriver. Je disais plus haut que je n'avais pas changé. Je n'en ai pas moins évolué, principalement dans l'expérience concrète de la vie. Je vois à l'instant même le danger qui me menace et l'urgence de faire ce qu'il faut. Armand, je t'en supplie, arrête de te laisser aller. Prends soin de toi, s'il te plaît. Tu peux en être le seul gagnant comme le seul perdant. A toi de décider. A toi seul.

Par Terayama - Publié dans : poupées
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Mercredi 1 juin 2005

63

Je sais ce qui ne va pas dans ma vie : je suis un comédien amateur. Ce qui différencie un comédien amateur d’un professionnel, c’est que l’amateur exécute ce qu’il pense être la représentation du sentiment qu’il a à interpréter. Par exemple, s’il doit jouer la peur, il se dit que quelqu’un qui a peur lève les bras et écarquille les yeux, alors sur scène, au moment où son personnage a peur, le comédien amateur va lever les bras et écarquiller les yeux. Tandis que le comédien professionnel, lui, va ressentir la peur. Peut-être alors qu’il ne lèvera pas les bras mais qu’il va les croiser sur ses épaules pour se blottir, ou peut-être qu’il ne fera rien du tout, mais quoi qu’il fasse, ce sera juste parce qu’il le fera avec sincérité. A partit du moment où il est sincère, tout ce qui lui viendra naturellement sera juste.

Je ne dis que je suis intelligent. Bien que je possède une certaine forme d’intelligence. Tout le monde en a une. Mais ce qui est sûr, c’est que je réfléchis beaucoup, voir même en permanence. Je me remets en question continuellement. J’analyse tout. Je décortique et rationalise tout. Ma vie n’est plus devenue que réflexion et pensée. Réflexion et pensée qui ont fait de moi un comédien amateur ou autrement dit, une personne qui n’est plus naturelle et spontanée. Si je dois participer à un rassemblement de personne qui vont s’amuser, je pense à l’idée d’amusement, au comportement d’une personne qui s’amuse que j’essaie de faire mien et d’intégrer à ce qui reste de joyeux en moi.

Je pensais que le journal était lié à ce phénomène et l’accentuait. Il s’est passé presque deux mois depuis l’arrêt de la 1° partie sans que j’écrive aucun chapitre au quotidien et le contraire s’est passé. Je ne suis pas devenu plus naturel et je me suis même laisser aller. Le journal offrait comme des repères, des balises et aussi des souhaits formulés. Des projets et des buts. Mais journal ou non, cela n’y change pas grand-chose au fond, je suis comme ça. Si j’ai envie d’écrire, ça doit être naturel et spontané. C’est à cette condition que la vie peut avoir de la saveur et non plus être aseptisée et rendue indolore par l’esprit et l’analyse.

Il faut se saouler de sensations pour que se déclenche le petit clic de l’interrupteur à penser.

Qu’est-ce que je l’aime cet interrupteur.

Par Terayama - Publié dans : poupées
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Mardi 31 mai 2005

62

Le premier suicide d’Isabelle n’était en fait qu’une tentative. Cette fois-ci, elle s’est réellement supprimé du journal et supprimée de ma vie. Discussion téléphonique au lendemain d’une soirée passée avec elle et Maria.

 

Isabelle (très énervée) - Je voulais te dire que j’ai été extrêmement choquée par le geste que tu as eu hier soir.

Armand - quoi, quel geste ?

Isabelle - Attends, tu te souviens pas. Tu te fous de ma gueule, là. ( au comble de l’énervement.) En plus tu te moques de moi.

Armand ( qui tombe de haut ) - Mais pas du tout, je

Isabelle - Tu te fous de ma gueule. T’es vraiment le dernier des enfoirés. 

Armand - Si tu avais la gentillesse de me dire de quoi il s’agit.

Isabelle - Tu vois même pas de quoi il s’agit ?

Armand - S’il y avait un geste que j’ai fait et qui aurait pu être déplacé et te choquer, c’est quand je t’ai caressé le genou.

Isabelle - T’appelles ça le genou. Je suis désolée de te dire ça maintenant, j’crois qu’c’est clair, il faut plus qu’on se voit du tout. C’est fini. J’ai voulu refaire une tentative. Je croyais, j’ai eu l’illusion - j’étais bien naïve - de croire que tu avais compris que c’était pas la peine, qu’il ne se passerait rien entre nous. Mais non, toi, tu comprends pas. Tu continues à espérer. A rêver. J’t’ai dit non, j’croyais que j’avais été assez ferme. Peut-être que consciemment t'as compris, mais inconsciemment ton désir est toujours là. Un désir qui m’oppresse. Voilà, je me sens oppressée quand je suis avec toi et je le supporte pas. Je sais que t’as arrêté ta psychanalyse mais je crois que tu devrais reprendre parce que ne pas maîtriser son inconscient à ce point, c’est grave.

Armand - J’peux me permettre d’expliquer ce que j’ai fait.

Isabelle - Quoi, y a rien

Armand - je peux ?

Isabelle - Vas-y.

Armand ( qui sent qu’il faut faire court et précis) - C’était de l’humour.

Isabelle ( qui ne démord de son énervement ) - C’est pas de l’humour. C’est déplacé, c’est tout. La règle la plus basique que l’on doit savoir à propos des femmes, c’est que tu leurs met pas la main au cuisses. C’est la règle de base. C’est un manque de respect. Si tu connais pas cette règle élémentaire, c’est que ton cas est vraiment grave.

( Armand reçoit. Cette mise à mort devient de plus en plus insupportable. L’envie de raccrocher lui vient mais il sent que ce serait une fuite devant ce qu’il perçoit de vrai dans le discours d’Isabelle.)

Maria avait raison. On peut pas être naturelle avec toi. On est obligé de se protéger. Ton désir des femmes est tellement envahissant. Tellement oppressant. On est obligé de prendre de la distance et de se contrôler.

( Isabelle arrive maintenant au bout de son ressentiment. Elle consume jusqu'à la fin cette énergie transmise par la colère.)

Je sortirai jamais avec toi. Tu veux pas comprendre ça. Je ne t’aime pas. Je sortirai jamais avec toi. Je sortirai jamais avec toi. Combien de fois il faut te le dire. Jamais. T’arrives pas à te foutre ça dans le crâne. On te dit Non , toi tu dis Oui. Je sortirai jamais avec toi.

( Un temps. Elle a tout dit.)

Voilà, on se verra plus... T’as quelque chose à rajouter ?

Armand (sec) - Non.

Isabelle - Bon, bah, au revoir.

Armand ( Le téléphone lui tombe des mains. Il entend la sonnerie qui lui certifie qu’elle a bien raccroché. Il a un rire nerveux qui se transforme aussitôt en larmes.)

 

Voilà. Une petite crise tout ce qu’il y a de plus bourgeois qui n’est pas un vaudeville mais un drame de par les pleurs.

Armand a perçu tout ce qu’il y avait d’excessif et d’absurde. Tout ce dont il ne fallait pas tenir compte. Sa part de lucidité, qui devient de plus en plus faible, a bien insisté de sa petite voix sur le recul qu’il fallait prendre. Elle a réussi quelques secondes à transmettre son analyse de la situation. Faisant preuve de relativité et replaçant chaque élément à la place qui lui est dû. Mais la corde sensible a fait fi de la raison. Elle a balayé la voix qui reconnaissait la vérité et la gravité de la situation mais qui prônait un combat du laisser-aller et un appel à la bonne volonté.

Deux heures plus tard, un rappel confirmait la démesure de la scène.

 

Isabelle - Je ne sais plus ce que j’ai dit. Je crois que j’ai été un peu excessive dans mes paroles et je voulais te demander de ne pas en tenir compte.

Armand (qui se refuse à toute vengeance stérile) - Non, c’était très bien. Très théâtrale.

Isabelle - Enfin, le fond reste le même.

Armand - Tu sentais un peu de culpabilité et tu voulais t’en débarrasser.

Isabelle - Oui, c’est ça. C’est bizarre c’est comme si tu faisais tout pour que ça n’arrive pas. Je sais pas comment réagissent les autres filles mais moi je ne supporte pas. Comme je t’ai dit, j’suis oppressée par ton désir. Qu’est-ce que tu en penses ?

Armand ( à la fois bizarrement heureux d’être confronté à une limite et dégoûté de lui-même. Jouant la bouffonnerie jusqu’au bout.) - Je n’ai pas été à ta hauteur.

Isabelle - Mais ne dis pas ça. C’est comme si tu plaçais la femme sur un pied d’Estelle, que tu étais soumis à elle. T’y arriveras jamais comme ça. Je te souhaite bon courage avec les minettes.

Armand - Je te rappellerai quand je serai marié. Comme ça il n’y aura plus de problème.

Isabelle - Oui d’accord.... T’as rien d’autre à ajouter...

Armand - Toujours pas.

Isabelle - Bon, au revoir.

Armand - Au revoir.

 

C’est la troisième fois. Et en plus cette fois-ci ça n’en valait pas tellement le coup. Tout d’abord parce que je n’avais pas l’impression d’éprouver un amour très fort envers Isabelle mais plutôt une forte attirance parce qu’elle correspond parfaitement à mon type de femme et qu’en plus mon manque affectif devient de plus en plus invivable. Ensuite, rien, mais vraiment rien, ne justifiait une telle scène. Qu’est-ce qui a pu causer un tel emportement chez elle ? Pourquoi est-elle aussi touchée et aussi sensible à ce que j’ai fait ? Ca me donne une impression de gâchis énorme. Dont nous sommes tous les deux responsables et dont nous souffrons tous les deux. Mais sans que ça en vaille la peine. Donc c’est du gâchis. Comme une rupture sans histoire d’amour avant.

 

Je me sens comme un équilibriste. Il faut arriver de l’autre coté du fil. Mais c’est difficile de marcher et pourtant on n’a pas le choix. Il faut passer par le fil pour arriver de l’autre coté. Quelqu’un a décidé de nous mettre sur le fil et il faut rester dessus pour accéder de l’autre coté.

La première fois, c’était il y a deux ans et demi. Elle s’appelait Katell. Elle était trait pour trait et mot pour mot la femme que j’aurais voulu être. Cinéaste précocement prometteuse. Vivante et mature. J’éprouvais un vrai amour pour elle.

J’ai passé un week-end chez Katell dans son petit appart de Nantes où elle habitait pour faire ses études de cinéma. Chez elle, à l’heure où l’espoir existait encore, je me sentais le courage de monter sur le fil pour essayer d’y marcher. J’avais du mal à trouver l’équilibre mais je savais que j’étais sur le fil. Mieux encore, je savais que si elle me donnait la main, je n’aurais plus aucun problème. Je pourrais aller jusqu’au bout.

Et puis je suis tombé. Pas parce qu’elle m’a poussé mais juste parce qu’elle ne m’a pas donné la main. J’avais pris un risque. Avant j’étais en bas. Je ne risquais pas d’aller jusqu’au bout mais je ne risquais pas de tomber non plus. L’amour m’a fait prendre le risque. Je me suis mis sur le fil pour qu’on puisse me donner la main. Je me suis consciemment mis dans cet état fragile de précarité affective entre deux directions opposées.

Et puis je suis tombé. Et ça a commencé à faire un peu mal.

 

La deuxième fois, c’était avec Paloma. Très vite, je me suis retrouvé sur le fil avec une énergie et une facilité dont j’étais étonné.

Son départ pour le Japon était une séparation mais pas un refus. Les circonstances ont fait que cette séparation a durée et s’est transformée en refus.

L’instinct de survie est dû à la peur de la mort. Ma prof de français nous avait expliqué que même si l’on voulait mourir plutôt que vivre au dixième de ce que l’on souhaitait, au dernier moment, l’instinct de survie nous ferait préférer ce dixième à la mort. A l’époque où la prof nous en avait parlé, je l’avais trouvé laid cet instinct de survie. Je me voyais comme un chevalier pourfendant ma propre lâcheté et mourant comme un héros.

Et pourtant aujourd’hui l’instinct de survie m’a rendu visite. C’est lui qui est à l’origine de ce journal dont la fonction est d’adoucir la chute, de la dévier. De ménager la douleur en attendant la prochaine occasion de remonter, histoire de ne pas trop perdre confiance.

Le journal est un bon substitut. Il permet de ne pas se perdre de vue. De rester en contact avec soi-même.

Il sert aussi de projet. Il devient le but qui motive. On rêve d’un éditeur qui tomberait amoureux du manuscrit comme une jeune fille qui veut devenir comédienne rêve d’être remarquée dans la rue par un agent ou un directeur de casting.

On rêve que le journal prenne tout en charge. Qu’il joue son rôle de mystificateur. On lui confie la mission de plaire. De transformer les énergies négatives dont il est issu en énergies positives qui vont servir de relais entre moi et la réalité et permettre un retour sur le fil. Ce retour, je l’ai effectué avec beaucoup de prudence, mais non moins d’impatience et de désir, pour Isabelle dont je m’étais résolu à ne profiter que de l’amitié jusqu’à ce qu’elle me mette à terre dimanche.

C’était la troisième fois.

Depuis, une profonde lassitude m’étreint. je ne sais même plus à quoi ça ressemble d’être sur le fil et de savoir où on va, pourquoi et comment. J’ai toujours ce vague souvenir d’avoir déjà ressenti cela et d’en être sorti. Une sérieuse inquiétude me titille pourtant : combien de chutes puis-je supporter sans que la confiance en moi et en la vie ne sois ébranlé.

Le premier souvenir qui me revient est celui de la couverture réconfortante que m’offrait l’écriture. je reviens à toi, journal mon ami. Sans complexe ni mauvaise conscience. Je t’embrasse et partage mon souffle avec le tien. Auditeur consciencieux de ce que je veux bien me dire, je me love dans ton miroir compatissant.

Par Terayama - Publié dans : poupées
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Lundi 30 mai 2005

61

Derrière l’écran de fumée, il n’est pas possible de se  rendre compte exactement de chaos qui règne à l’intérieur même de l’arène. Un jeune homme vient d’y être propulsé. Il est happé par la confusion qui l’entoure. Il a du mal à distinguer ce qui se passe véritablement. Il est submergé par le mouvement désordonné et continuel des autres combattants. Que faut-il faire ? quelles sont les règles qui régissent ce lieu ? Soudain, l'un d’entre eux vient vers lui. Il court, une hache à la main, en poussant un cri. Le jeune homme trouve un bâton et retient de justesse son coup mortel. Un coup de pied sur les jambes et le jeune homme se retrouve fauché à terre. Il comprend à peine ce qui vient de lui arriver qu’il sent une main lourde et impérieuse qui le prend au collet. Elle le soulève tout en haut où il ne voit plus rien, ni qui, ni pourquoi, ni comment réagir. Puis d’un coup sec la main s’abaisse vers le bas pour prendre son élan avant de le projeter dans les airs. Le jeune homme s’écrase contre la balustrade. Il a l’impression d’avoir été manipulé comme un sac de merde. Au découragement, survient l’énervement. Une tension emplit son corps sans qu’il sache comment l’utiliser. Une voix lui arrive : “ Te laisse pas faire. Faut réagir. Si tu te laisses emmerder, t’y arrivera jamais. ” C’est son entraîneur. “ Prends-toi en main. ” Le jeune homme décide de s’abandonner à cette voix et de lui faire entièrement confiance. Il tente cette solution et s’approche de lui pour écouter ses conseils. En se prenant au jeu, il ressent du plaisir à se laisser aller vers la violence qui est en lui. Ne plus se poser d’interdit. Faire valoir ses désirs égocentriques et ne pas tenir compte de ceux qui pourraient empêcher leurs réalisations. Il repart dans la cohue. Tel un prédateur instinctif. Il croise une jeune fille de 7-8 ans qui joue au Yo-Yo. Du mépris lui vient pour ce jeu débile. Il prend la tête de la jeune fille et la lance violemment contre son genou. La tête s’écrase et explose. La petite fille saigne et perd ses dents. Un dernier coup de pied fait voltiger sa tête à plus de cinq mètres où elle se fait réduire en bouillie sous les pieds des autres. “ mais ça va pas, non ! T’es fou. Reviens ici tout de suite. ” L’entraîneur est fou de rage. Il est outré. “ Et le respect des autres. L’amour des plus faibles. T’es complètement à coté de la plaque, mon vieux. ” Le jeune homme est interloqué. Il le regarde avec désarroi. Quelle est la bonne façon de se battre, alors ? Il n’avait pas compris que la petite fille voulait faire une compétition de Yo-Yo avec lui. C’était sa façon de se battre à elle. Mais la sienne ? Quelle était sa façon de se battre à lui ? Il réalisa alors que cet entraîneur lui avait été donné à la dernière minute et qu’il ne le connaissait pas. Qu’importe alors de tenir compte de ses avis. C’était à lui seul de se construire ses propres règles. Il lui fallait les découvrir. Recommencer tout à zéro et s’adapter à ce monde de l’arène qui lui était encore inconnu. Il envoya chier l’entraîneur qui disait de plus en plus n’importe quoi. Il retourna dans l’arène, où il se fit déchiqueter par les autres.

Par Terayama - Publié dans : poupées
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